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11/12/2012

Mon ami Pierrot

Pierrot nous a quittés il y a deux ans.

C'était mon voisin.
C'était surtout mon ami.
Je l'ai connu juste après la mort de mon père et  d'un certain côté, il l'a un peu remplacé. Il était de cinq ans son cadet.
Pierrot était un sorte de Géotrouvetou, aux connaissances techniques et mécaniques sans limite, faisant à peu près tout ce qu'il voulait de ses mains, bien aidé par une tête bien faite.
Il a été de ceux qui ont expérimenté des tas de trucs: le ski quand les remonte-pentes n'existaient pas, l'aile volante quand se jeter d'une falaise était perçu comme un suicide, la course de motos où les freins étaient dix fois moins puissants que le moteur, les pistes africaines en jeep dans les années cinquante quand il avait eu sa crise humanitaire.
 Pierrot était un être exceptionnel par la diversité et la qualité de ses actions, mais aussi par une forme de pensée rare qui alliait une profonde réflexion dans toutes circonstances à un grand humanisme.
J'ai passé dans son atelier des moments inoubliables, où j'apprenais la mécanique sous ses conseils avisés, et où nous avons restauré ensemble une bonne dizaine de motos anciennes dans une grande complicité.
La disparition de son épouse fut un grand choc dont il ne se releva que difficilement. Il restait des journées entières cloîtré et ne consentait à mettre le nez dehors que sous mes engueulades.
Et puis le coeur donna des signes inquiétants de faiblesse. Des pontages furent nécessaires, et le diminuèrent beaucoup physiquement. Vivre seul devint très difficile, voire impossible et sa fille dut se résoudre à demander son admission en maison de retraite médicalisée.

Ce fut le début de la fin.

Pendant plus d'un an, je suis allé voir Pierrot deux fois par semaine, dans cette maison où il vivait comme un être de passage.

Son chez-lui était ailleurs. Sa vie était ailleurs.

Il voyait les autres résidents d'un oeil lucide, chirurgical, et ne manquait pas de se comparer.
Un jour que je procédais à son exfiltration pour aller rejoindre le temps d'une promenade les berges de Garonne, il me dit, en traversant la grande salle commune où près de trente résidents étaient avachis sur leur fauteuil:
- "T'as remarqué, petit ?"
- "Quoi, Pierrot ?"
- "L'ambiance..."
Il est vrai que ces établissements, aussi luxueux soient-ils, avec du personnel aussi compétent soit-il, sont avant tout des lieux où la mort vous regarde droit dans les yeux dès que vous en avez franchi le seuil.
Pierrot savait bien ça et s'y était résigné.
D'ailleurs, lorsqu'un cancer fut découvert, il refusa catégoriquement tout traitement, décidant d'attendre sereinement son rappel. Il n'accepta que des calmants lorsque la douleur fut trop violente.
Et il est parti.

A 84 ans.

Son nom de famille était "LANGE"; ça ne s'invente pas.

Quand je suis seul dans mon atelier, confronté à un problème technique pour lequel la solution n'est pas évidente, je me demande toujours: "Comment Pierrot aurait-il abordé la chose?" et souvent le problème est résolu.

Je pense particulièrement à mon ami chaque fois qu'une nouvelle pensionnaire va rejoindre mon atelier pour restauration. La HONDA des années 70 qui va arriver bientôt aurait fait de sa part l'objet d'une étude attentive avant  toute entreprise de démontage et de rénovation. Ses conseils auraient été des plus avisés.
Je fais et vais faire sans lui, mais sa voix calme, ses mots précis sont encore dans mes oreilles.

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Après avoir rédigé cette note, j'ai décidé de créer une nouvelle catégorie, car Pierrot ne peut se limiter à quelques lignes. De temps en temps, je reviendrai sur les bons moments que nous avons partagés, ceci permettant aussi de ne pas l'oublier...



Commentaires

Tu rends un bel hommage à Pierrot en racontant un pan de sa vie et ta grande amitié pour lui, dans ce récit que j'oserais appeler "conte de Noël".
Il y a des personnes comme cela que l'on n' oublie pas.
Bises.

Écrit par : pimprenelle | 11/12/2012

Tu me pardonneras je n'en doute pas, de ne pas savoir parler ni moto, ni moteur, mais les Maisons de Retraite...
Pour avoir fréquenté longuement ces endroits, j'en attrape des frissons de ta note.
"cette Maison où il vivait de passage" et où "La mort vous regarde droit dans les yeux". C'est si vrai. Si triste. Un tel dépouillement moral, mental, physique et intellectuel et affectif aussi. Même l'air qu'on y respire n'est plus de l'air. Et quand on aime la personne que se trouve là, c'est vraiment troublant. on se dit qu'il y a quelque chose qui n'est pas normal dans notre organisation de vie.
C'est aussi une des choses qui me font ne pas comprendre qu'on accepte de rallonger le temps de travail alors que nous aurions tant à faire auprès de nos vieux, comme de nos jeunes d'ailleurs.
Tu as été un bon ami pour lui. C'est important ça.
Bises Serge.

Écrit par : Monique C | 11/12/2012

Il est des amis que l'on ne peut oublier ,c'est leur charisme et leur rareté qu'ils font qu'ils sont exceptionnels.Des êtres vrais ,dignes pleins de bon sens ;leur disparitions crée un manque en nous.Tu lui a rendu un hommage vibrant et sincère ,je suis sur qu'il le méritait.Amitiés du Forez
ou il gèle à pierre fendre ce matin.

Écrit par : heraime | 12/12/2012

Coucou Serge !
Bel ode à ton ami Pierrot pour qui tu as prit ta plume pour écrire une note et nous enchanter .
Ah ! ces maisons de retraite ne sont pas gaies je sais pour y être allé pendant des années voir une dame . Bonne soirée et bizoux !

Écrit par : françoise la comtoise | 12/12/2012

A mesure que tu écrivais ce bel hommage à l'ami Pierrot, je parie qu'il te revenait des tas d'histoires à nous raconter.
Pour écrire ces prochaines notes, je suis sûr que l'ami Pierrot t'ouvriras sa porte !

Bonne soirée, amicalement,
Gérard.

Écrit par : CHAP | 13/12/2012

Tiens, mais tu as donc un coeur toi aussi? Il est vrai que tout le monde n'a pas la chance de croiser dans sa vie un Pierrot.
Je vois que tu as aussi l'expérience des maisons de retraite! Je me rendrais demain dans une de ces maisons pour y passer la journée près d'une lointaine parente pour qui mes visites sont ses seuls moments d'évasion.C'est hélas à 200 km de chez moi, et j'espère que le temps sera clément, je crains le verglas et la neige. Bonne journée. Monique Ruiz

Écrit par : Monique Ruiz | 14/12/2012

C'est vrai , les maisons de retraite ne sont pas "attirantes " et pour en avoir visité une , lorsque ma mère y travaillait , je me suis dit que jamais je n'irais .. j'ai vieilli , bien sûr , mais j'en ai toujours la même vision ...Les personnes qui y sont , ont l'air d'attendre et sont tellement tristes... et c'est si pathétique ... que ça fait mal .
Mais tu as soutenu ton ami et c'est rare d'aller avec quelqu'un jusqu'au bout .
On verra ce que l'avenir nous réserve . Amitiés . Lucette

Écrit par : nanne | 14/12/2012

Un jour que je marchais dans un grand couloir d'une maison de retraite, et au fur et à mesure que j'avançais, je percevais des yeux qui se levaient vers moi, comme si..... et au fond du couloir, dans un fauteuil roulant, recroquevillé sous le poids des ans et des douleurs, il était là, le grand père qui n'attendait plus personne, mais que Jean Mau et moi venaient voir chaque semaine. J'ai encore dans le nez, les effluves d'odeur multiples... j'entends encore ces raclements de gorges.... alors j'ai su ce jour là que jamais je n'irai dans ces maisons de mort.... cette mort je l'attendrai ailleurs...........ou mieux, je la déciderai....
bises attristées d'une note pleine d'émotion qui me font dire que quelques mot... heureusement qu'il reste les souvenirs.....
Christiane

Écrit par : Christiane | 18/12/2012

dans ma carrière j'ai visité régulièrement, presque chaque jour des gens dans des maisons de retraite,il y en a de plusieurs sortes, mais personne n'a le choix d'aller ici où là
il faut les ressources adaptées pour choisir le haut de gamme , mais si tu es riche il faut mieux ne pas être sénile pour avoir un vrai choix
il manque tant de place qu'en pratique la première place qui se libère devient celle sur laquelle il faut sauter sans réfléchir , et les enfants pour lesquels tu es un poids t'y envoient manu militari et vitesse grand V...(3 ans d'inscription dans 4 ou 5 maisons en moyenne avant d'y aller)
avec les riches où avec les pauvres, tu vis dans l'oisiveté totale, toutes les maisons qui faisaient participer les anciens a d'autres choses que des conneries ont été fermées , plus question d'éplucher des haricots si on veut, de donner un coup de balai , c'est fermeture et tribunal...par contre jouer à la baballe avec une animatrice , se faire maquiller comme un gyrophare, être obligé d'aller faire de la gym chiante , c'est partout et les gens , à qui on ne propose rien de bien intéressant y vont pour ne pas contrarier les intervenants qui ont besoin de maintenir leur activité ...
j'ai vu des gens dans des maisons super luxe assis devant la" télé tombe la neige" , ils sont posés devant une cassette ou un dvd et laissé depuis 14h jusque la soupe ....
les repas du soir du dimanche suivent le gouter de peu ...
je ne parle pas des couches auxquelles les gens sont condamnés dès le premier débordement et ce sont les couches bas de gamme inconfortables au possible , mais l'humiliation d'un ancien qui s'est fait dessus parce qu'il n'a pas eu le temps de joindre les toilettes ou était malade est telle qu'ils se laissent affubler de ces énormes paquets de coton raide pour ne pas revivre ça .
pas de choix de vivre sans se taper les conneries de la télé omniprésente, les clips musicaux chers au personnel qui balaie en rythme...
le lettré qui étudie le grec est sorti de sa chambre pour le jeu de l'oie avec le débile sous prétexté de le sociabiliser ....et j'en passe
un instrument de musique n'est pas admis il peut être volé et disparait dans un bureau pour éviter les problèmes ...
on vous met encore dans des chambres à deux lits et on fait sortir le mari ou la femme du résident le temps qu'on lui fait un soin, mais cette personne montre son cul à son voisin de lit (parfait inconnu) pendant ce même soin ...
alors on fait de beaux jardins ,des fresques ornent les murs et les directeurs pérorent longuement sur ce qui fait le charme "des charmilles" des bancs à l'ombre" des ombrages" et prennent les résidents du "chêne vert " pour des glands .
partir c'est mourir un peu, partir en maison de retraite c'est mourir beaucoup, et à l'heure ou on va donner des sous aux prisonniers mal logés dans les prisons , il faut avoir le bon sens de se dire que la classe le luxe des maisons de retraite cache une vraie misère de qualité de vie dans ces lieux .
alors pour ma vieille maman qui n'aura pas le choix ce sera les croisières, tout le monde est aux petits soins tu es seul dans ta cabine, tu choisis ta bouffe , tu vas aux activité seulement si tu veux, tu vois des paysages plus souriants que ton voisin de lit sur la chaise percée, tu n'es pas obligé d'allumer la télé et c'est vachement moins cher si tu réserves longtemps à l'avance . la Norvège en été, les iles en hiver ...et sur le bateau il y a la clim!
excuse moi mais ...passer trente ans à dire "allons allons vous êtes bien ici" quand on ne le crois pas , ça fini par vous rendre bien virulente .
bonnes fêtes quand même

Écrit par : josette | 20/12/2012

Je te comprends Josette. Femme et fille font aussi ce dur métier...
Mais y a-t-il d'autres solutions? La population vieillissant de plus en plus, les structures d'accueil devront se multiplier. Il est vrai que construire des bateaux est plus gai que bâtir des hospices, mais le concept de bateau médicalisé n'a pas encore été étudié! Et l'argent (je veux dire la finance) ayant reniflé le filon, il ne faut pas s'attendre à une amélioration de la qualité de l'accompagnement. Money is money...
Heureuse femme que Mme te mère de pouvoir encore voyager.
Merci pour ta longue visite qui m'a fait un grand plaisir
Amitiés et bonnes fêtes

Écrit par : Serge ® | 20/12/2012

Bonjour

Tu as rendu la vie un instant à Pierrot en le montrant tel qu'il était "AVANT" ! C'est bien et c'est touchant.

Tu as aussi suscité des commentaires passionnés et pétris de vérité sur les maisons de retraite. Celle où ma maman a fini ses jours de 97 à 101 ans lui plaisait assez. Je crois qu'il y a de tout dans ces établissements, et que les plus huppées ne sont pas forcément les plus humaines.

Quand sa propre fin de vie, j'espère que les propositions du dernier rapport déboucheront sur l'acceptation de la notion de suicide assisté, ce qui me semble une alternative intelligente aux soins palliatifs.

Christian

Écrit par : Christian | 21/12/2012

Les commentaires sont fermés.

 
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